"On ne peut plus rien dire" : le désir de sortir une connerie


Lors d'un entretien informel avec un ancien secrétaire d'État, aujourd'hui membre de la Société des Membres de la Légion d'honneur du12e arrondissement de Paris, celui-ci affirmait avec une conviction tranquille que « les blagues de Coluche ne pourraient plus passer aujourd'hui ». Cette affirmation récurrente dans les conversations appartient à une famille de propos que l'historien reconnaît immédiatement : le discours nostalgique sur la liberté perdue d'expression et de rire. Or, à y regarder de plus près, ce discours est lui-même aussi vieux que la civilisation.

« On ne peut plus rien dire » a toujours été dit à chaque époque, avec la même conviction. En ce qui concerne spécifiquement l'humour, il faut savoir qu'il est structurellement périssable : il ne survit pas à la disparition des référentiels culturels qui lui donnent naissance. Enfin, et c'est là l'enseignement le plus utile, celui qui formule ce type de plainte annonce presque invariablement qu'il va proférer quelque chose d'inacceptable.

Le Philogelos, ou le rire qui ne traverse pas les siècles

Le plus ancien recueil de blagues connu en Occident est le Philogelos (Φιλόγελως, « L'Ami du rire »), compilation de 265 histoires drôles rédigées en grec ancien et datant du IIIe ou IVe siècle de notre ère, attribuée à Hiéroclès et Philagrios. Comme le relève l'historienne britannique Mary Beard (professeure à Cambridge) dans ses travaux sur l'humour antique, ce recueil révèle les ressorts comiques d'une civilisation entière et leur totale étrangeté pour un lecteur moderne.

On y trouve notamment cette blague : « Un avare entra dans une blanchisserie et, comme il ne pouvait pas uriner, il est mort. » Le sens échappe au lecteur contemporain jusqu'à ce qu'on lui explique que les Romains vendaient leur urine pour fouler le linge : l'avare, refusant de la céder gratuitement, en est mort. Comprendre la blague ne la rend pas drôle. L'humour n'est pas de la géologie : il ne se conserve pas dans la roche.

Philippe II de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, finançait déjà un club à Athènes pour recueillir les meilleures blagues de ses membres. L'humour organisé, institutionnalisé, socialement valorisé, est donc vieux de plus de 2 300 ans. Et pourtant, pas une seule de ces blagues ne provoque aujourd'hui le moindre éclat de rire spontané.

La satire grecque et la censure athénienne

Il serait cependant naïf d'imaginer l'Antiquité comme un âge d'or de la libre parole. La satire apparaît dès l'Antiquité grecque ; sa paternité est attribuée à Archiloque de Paros (VIIe siècle av. J.-C.), mais la démocratie athénienne connaît aussi ses limites et ses censures. La liberté d'expression grecque n'est pas absolue et s'articule dès l'origine avec ce qui ne peut être dit. Socrate en mourut.

Coluche était censuré

Revenons à notre secrétaire d'État. Sa conviction que Coluche « ne pourrait plus passer aujourd'hui » repose sur une mémoire sélective caractéristique, ce que les historiens nomment, à la suite de David Lowenthal (Le passé est un pays étranger), la passéisation : la reconstruction idéalisée d'un passé qui n'a jamais tout à fait existé tel qu'on l'imagine.

Car Coluche était censuré. Il s'est fait évincer d'Europe 1, il a été censuré sur RMC. La chanson Hexagone de Renaud a été interdite de diffusion radiophonique. Affirmer que « l'époque de Coluche » était celle où l'on pouvait tout dire est donc non seulement inexact, c'est une insulte aux humoristes actuels et au public. La censure, sous des formes diverses, a existé à chaque époque. Ce qui change, ce sont ses cibles et ses instruments.

Mais pourquoi une blague meurt-elle avec son époque?

Même si elles étaient juridiquement autorisées, les blagues antisémites du journal Gringoire dans les années 1930 (qui, rappelons-le, était alors aussi lu que Le Figaro) ne feraient rire personne aujourd'hui. Non pas parce qu'elles seraient « trop choquantes », mais parce que leur logique interne présuppose un monde révolu : des stéréotypes partagés, une doxa sociale commune, une violence symbolique collectivement acceptée. Quand ce socle disparaît, la blague ne choque plus, elle tombe à plat, ce qui est pire.

C'est plus vrai encore pour les plaisanteries nazies sur les Juifs dans les années 1930. Leur reproduction n'est pas seulement moralement condamnable : elle est comiquement inopérante. Personne ne rit. La blague nazie ne fonctionne plus comme blague ; elle ne fonctionne plus que comme signal idéologique, ce qui est précisément l'inverse de l'humour.

La métaphore du transport

Voici une analogie utile : les blagues ressemblent aux moyens de transport. Chaque époque dispose des siens, parfaitement adaptés aux routes, aux distances et aux contraintes du moment. Personne ne voyage plus à cheval ou à dos d'âne pour se rendre d'une ville à une autre en Europe. Non pas parce que c'est interdit, mais parce que l'infrastructure, les distances mentales, les attentes temporelles ont changé. Reprocher aux humoristes actuels de ne pas « faire comme Coluche » revient à reprocher aux voyageurs de ne pas prendre la diligence.

« On ne peut plus rien dire » : anatomie d'une formule prétexte

L'historien des idées ne peut manquer de noter une constante empirique : dans la très grande majorité des cas, la formule « on ne peut plus rien dire » précède immédiatement une énormité. Elle fonctionne comme un sas rhétorique, une décharge de responsabilité préalable. En l'énonçant, le locuteur se place en victime d'une censure imaginaire avant d'en avoir besoin, anticipant la réprobation qu'il pressent (à juste titre) devoir susciter.

C'est ce que l'on appelle un acte performatif d'auto-victimisation préventive. Plus prosaïquement, c'est la structure classique du « je ne suis pas raciste, mais... »

L'humour, ce thermomètre social

Ce qui change réellement d'une époque à l'autre, ce ne sont pas les limites du rire, car elles ont toujours existé, mais la cartographie sociale de ce qui peut être raillé. Dans la Rome de Cicéron, on raillait les esclaves, les étrangers, les eunuques. Dans la France gaulliste, on raillait les femmes, les immigrés, les homosexuels. Dans la France contemporaine, ces mêmes cibles sont protégées, mais les politiques, les milliardaires et les institutions sont plus exposés que jamais.

L'humour est un révélateur fidèle des rapports de pouvoir. Il frappe vers le bas quand la société est hiérarchique et verticale. Il frappe vers le haut ou se veut plus horizontal quand la société évolue vers davantage d'égalité formelle. Ce n'est pas une perte : c'est une transformation.

En conclusion

« On ne peut plus rien dire » est une phrase qui, précisément, a toujours pu être dite. Elle est la plainte invariante de ceux pour qui le monde change trop vite, et dont l'humour, forgé dans un contexte social spécifique, ne trouve plus preneur. Ce n'est pas la liberté qui se rétrécit : c'est le référentiel qui se déplace. L'humour est vivant précisément parce qu'il meurt. Vouloir le conserver en bocal, c'est ne pas comprendre ce qu'il est.

Bernard Bamogo
docteur en histoire contemporaine, spécialiste des médias jeunesse, du postcolonialisme et des enjeux religieux en Afrique subsaharienne

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