Tribalisme contemporain et mutations identitaires
Dans cet article, j'examine la croissance globale des mouvements identitaires radicaux à l'aune des apports de la psychologie sociale, de l'histoire politique comparée et de l'économie du bien commun. Ma principale théorie c’est que la prolifération contemporaine de ces groupes constitue moins une rupture historique qu'un phénomène récurrent amplifié par les architectures numériques.
Le siècle des identités fragmentées
Ce XXIe siècle vit actuellement un paradoxe saisissant : à l'heure où la mondialisation interconnecte huit milliards d'individus avec une intensité sans précédent dans l'histoire de l'humanité, les sociétés n'ont peut-être jamais été aussi travaillées par des forces centrifuges identitaires. De Bruxelles à Bamako, de Budapest à Brasilia, la même mécanique se répète : émergence d'un discours binaire opposant un « nous » vertueux et menacé à un « eux » désigné comme responsable de tous les maux collectifs.
Ce phénomène déborde largement les frontières idéologiques
habituelles. Si l'on observe en Europe une recrudescence des mouvements
identitaires d'extrême droite, l'Afrique voit simultanément s'affirmer un
panafricanisme militant (incarné notamment par des figures comme Kemi Seba ou
Nathalie Yamb) qui n'est pas sans présenter des homologies structurelles avec
les mouvements qu'il prétend combattre. Dans les deux cas, la logique est
identique : mobiliser une identité collective contre un adversaire
extérieur perçu comme oppresseur ou contaminateur.
Je me fais deux réflexions en observant ces phénomènes. D'une
part, cette dynamique obéit à des mécanismes psychologiques profonds et qui ne
constituent pas en eux-mêmes une pathologie sociale mais un trait évolutif de
l'espèce humaine. D'autre part, l'articulation de ces mécanismes avec des
architectures numériques conçues pour maximiser l'engagement émotionnel,
combinée au profil psychologique particulier de certains leaders
charismatiques, produit un cocktail dont l'histoire récente nous a pourtant
déjà enseigné à reconnaître les effets dévastateurs. C'est pourquoi j’essaie de
comprendre non seulement ce phénomène mais d'y trouver des antidotes politiques
concrets.
Quand le groupe fait l'individu
Les psychologues Henri Tajfel (1919-1982) et John Charles
Turner (1947-2011) ont montré dans les années 70 que les êtres humains
construisent une partie substantielle de leur identité personnelle à travers
leur appartenance à des groupes sociaux. Ce processus de catégorisation
sociale n'est pas le produit d'une culture particulière ni d'un
conditionnement idéologique : il opère de manière quasi-automatique, y
compris lorsque les critères de regroupement sont parfaitement arbitraires.
Dans l'expérience du paradigme des groupes minimaux, des
sujets sont répartis aléatoirement en deux groupes distincts sur un critère
purement arbitraire. Les sujets qui ne se connaissaient pourtant pas au début
de l’expérience ont tendance à favoriser les membres de leur propre groupe lors
de la distribution de ressources et à discriminer les autres. Autrement dit, l'identification
collective précède la rationalisation dans la conscience humaine. C’est-à-dire que
l'appartenance crée un sentiment de loyauté avant que celui-ci ne soit justifié
par quelque argument que ce soit. Relire ces travaux de Turner et Tajfel permet
de comprendre aujourd’hui la résilience des mouvements identitaires face à la
critique rationnelle : ce n'est pas l'argument qui produit l'adhésion,
c'est l'adhésion qui sélectionne les arguments compatibles. C’est ce que la
littérature définit comme biais de confirmation.
Donc ici, il faut retenir trois mécanismes principaux :
la catégorisation (nous appartenons à des groupes), l'identification (nous nous
définissons par eux) et la comparaison sociale (nous évaluons notre groupe par
rapport aux autres). La favorisation qui en résulte n'implique pas
nécessairement une hostilité envers les autres groupes, mais elle crée un
terrain propice à leur dévalorisation dès lors que des leaders intéressés
l'instrumentalisent à des fins politiques. À ce propos, voir les documentaires
de France 2 : Sommes-nous tous racistes ? ou encore Sommes-nous
tous sexistes ?
La double face de la cohésion identitaire
La dynamique identitaire n’est pas forcément un phénomène
uniformément négatif. L'histoire montre que la cristallisation d'un « nous »
a parfois permis des avancées sociales importantes. Les mouvements syndicaux du
début du XXe siècle (le Front populaire français en 1936, les Trade
Unions britanniques) ont construit une identité ouvrière forte qui a permis
l'arrachement de droits fondamentaux (semaine de 40 heures, congés payés,
protection sociale). Même les rivalités sportives, souvent perçues comme
anodines, illustrent cette fonction intégratrice : les supporters d'un
club partagent des émotions, des rites, un vocabulaire, et expérimentent une
forme d'appartenance qui compense partiellement la fragmentation des liens
sociaux modernes.
Cependant, les bénéfices de la cohésion identitaire sont
structurellement inégaux. Je pense à l’expérience de la caverne aux voleurs,
une étude classique de psychologie sociale menée en 1954 par le psychologue américain
d’origine turque, Muzafer Sherif. Celui-ci voulait comprendre comment naissent
les conflits entre groupes et comment ils peuvent être résolus.
Dans un camp de vacances aux États-Unis, il réunit des
garçons de 11-12 ans, de milieux similaires qui ne se connaissant pas avant. Dans
un premier temps, les enfants sont divisés en deux groupes distincts, sans
savoir qu’il existe un autre groupe. Chaque groupe développe rapidement une
identité propre (nom, symboles, cohésion interne). Ensuite, les deux groupes
sont mis en compétition (jeux, tournois avec récompenses). Très vite, des
tensions apparaissent : insultes, rivalités, hostilité ouverte. Les
groupes se nomment eux-mêmes les Eagles et les Rattlers. Cette
phase montre que la compétition pour des ressources limitées (même symboliques)
suffit à produire du conflit.
Dans une troisième phase, les enfants sont confrontés à des objectifs
communs nécessitant la coopération des deux groupes (par exemple réparer une
panne d’eau ou tirer ensemble un camion en panne). Progressivement, les
tensions diminuent et les relations s’apaisent. Les enfants finissent par
coopérer et même se mélanger.
Cette expérience montre que les
identités de groupe se construisent très rapidement, que la compétition produit
mécaniquement de l’hostilité et que la coopération autour d’objectifs communs
peut réduire les conflits. La déshumanisation de l'adversaire suit la même
logique que la valorisation de son propre groupe : c'est le même mécanisme
de comparaison qui produit les deux effets simultanément.
Là où je veux en venir, c’est qu’en Europe comme en Afrique,
en Asie comme en Amérique, sur le long terme, les sociétés qui
institutionnalisent ces oppositions produisent davantage d'inefficacités
économiques, de défiance généralisée et d'instabilité politique que celles qui
investissent dans des mécanismes d'intégration. Si les effets négatifs ne sont
pas visibles aujourd’hui, ils le seront inéluctablement demain. Contrairement à
la vision simplificatrice de Putman, je ne pense pas que le capital social, c’est-à-dire
cet ensemble de normes de réciprocité et de réseaux de confiance qui permettent
à une société de fonctionner efficacement, soit inversement corrélé avec le
niveau de fragmentation identitaire. Ce n’est pas parce qu’il y a une forte
diversité dans une société qu’elle est divisée. Des sociétés très diverses peuvent
développer un fort capital social, à condition d’avoir des mécanismes
d’intégration efficaces : l’école, des institutions, un projet politique
commun, une lecture commune de l’avenir…
Le populisme identitaire entre compétences rhétoriques et vide biographique
L'une des régularités les plus frappantes de l'histoire des
mouvements populistes et identitaires est le profil biographique récurrent de
leurs leaders. Autrement dit, les figures les plus influentes de ces mouvements
présentent souvent un CV pauvre en réalisations conventionnelles (diplômes,
carrières professionnelles stables, créations mesurables), compensé par une
capacité exceptionnelle à mobiliser les émotions collectives.
Hitler, l'artiste manqué et le tribun
Le cas d'Adolf Hitler constitue l'illustration
paradigmatique de ce pattern. Refusé à deux reprises (1907, 1908) à l'examen
d'entrée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, vivant ensuite dans une
précarité croissante comme vendeur de cartes postales aquarellées, sans emploi
stable ni formation supérieure, Hitler n'aurait vraisemblablement laissé aucune
trace dans l'histoire sans la défaite allemande de 1918 et le contexte de la
République de Weimar. Le militantisme lui a offert une scène compensatoire :
la rhétorique remplaça la maîtrise picturale, la foule enthousiaste compensa le
jury académique intransigeant. Son charisme oratoire, incontestable sur le plan
de l'efficacité, catastrophique sur le plan moral, reposait sur une opposition
binaire simple : les Allemands aryens, peuple des victimes, contre les Juifs,
les communistes et les signataires de Versailles.
Benito Mussolini, de la salle de classe à la salle de réunion des Faisceaux
Benito Mussolini présente un profil comparable :
diplômé instituteur mais rapidement écarté de l'enseignement pour comportement
violent et instable, fuyant en Suisse pour éviter le service militaire, il
trouve dans le journalisme militant socialiste puis dans le fascisme une voie
de réalisation de soi que le monde ordinaire du travail lui refusait. La
fondation des Faisceaux Italiens de Combat en 1919 transforme son parcours
chaotique en épopée nationale. Sans aucune compétence technique en matière de
gouvernance économique ou de diplomatie (lacunes qui se révéleront fatales dans
la conduite de la guerre), il domine par le spectacle, la violence symbolique
et la mise en scène permanente de sa propre autorité.
Joseph Staline, le bon militant d'appareil
Staline offre une variation sur le même thème : expulsé
du séminaire orthodoxe de Tiflis, sans formation universitaire, il gravit les
échelons du Parti bolchevique non par la brillance intellectuelle que ses
contemporains Lénine ou Trotski possédaient indéniablement, mais par
l'organisation méthodique, sa loyauté instrumentale et sa capacité à éliminer ses
rivaux. Sa violence de classe (koulaks, ennemis du peuple, cosmopolites)
procède de la même logique de désignation d'un ennemi intérieur qui permet de
cimenter une identité collective fragilisée par les contradictions du régime.
Le narcissisme dans le leadership radical
Ces trajectoires ne sont pas de simples coïncidences
biographiques. La psychologie clinique et sociale a identifié une corrélation fondamentale
entre certains traits de personnalité, notamment le narcissisme grandiose, et
la propension à adopter des positions extrêmes dans des contextes d'incertitude
sociale. Le leader narcissique présente un profil fonctionnel très adapté aux
mouvements identitaires : confiance en soi exagérée qui l’immunise contre
le doute ; capacité à se présenter comme le « seul à oser dire la
vérité » ; sensibilité exacerbée à la menace perçue sur son
statut ; faible tolérance à la dissidence interne...
Freud avait déjà noté, dans sa Psychologie des masses et
analyse du moi (1920), que le lien entre le meneur charismatique et sa
foule repose sur une économie affective particulière : les membres de la
masse projettent sur le leader leurs idéaux du moi, ce qui leur procure un
sentiment de puissance vicariant et une décharge de responsabilité
individuelle. Cette observation freudienne éclaire un peu la dynamique
contemporaine des réseaux sociaux, où le like et le partage fonctionnent
comme des rituels de réaffirmation d'appartenance tribale.
Un test diagnostique simple peut être proposé à quiconque
souhaite évaluer la nature d'un mouvement qu'il suit : le leader est-il
transparent sur ses finances ? Vit-il les mêmes contraintes qu’il impose
aux autres ? Se place-t-il personnellement « en danger » lors
des actions militantes ou envoie-t-il des exécutants à sa place ?
Laisse-t-il d'autres voix émerger au sein du mouvement, ou monopolise-t-il
systématiquement l'espace médiatique ? Ces questions simples permettent de
distinguer le leader au service d'une cause du leader qui utilise la cause
comme tremplin de sa propre visibilité. Alors que le premier se place au même
niveau que les autres pour servir la cause qu’il défend, le deuxième se fait
servir, puise dans la caisse sans justifier, s’énerve quand il faut rendre
compte, ne supporte pas la contestation et ne délègue personne pour prendre la
parole sur les plateaux télé.
Géographies contemporaines du tribalisme, du panafricanisme aux identitarismes européens
D’origine étrangère et vivant en Europe, je ne suis naturellement
pas rassuré quand j’entends parler des étrangers en mal. Cependant, mon regard
d’historien et de philosophe exige une résistance à la tentation d'un regard
eurocentriste qui ne percevrait le phénomène que dans ses manifestations
occidentales.
En effet, la montée du panafricanisme radical procède des
mêmes mécanismes psychosociaux, même si ses justifications historiques sont
différentes et, dans certains cas, plus légitimes au regard du passé colonial.
L’économiste et philosophe indien Amartya Sen a justement
critiqué ce qu'il nomme l'illusion de la destinée identitaire, c’est-à-dire, l'idée
que l'appartenance à une civilisation, une race ou une religion déterminerait
de manière univoque les options politiques d'un individu. Cette critique
s'applique symétriquement aux identitarismes de droite européens et aux
panafricanismes radicaux : dans les deux cas, la réduction de la
complexité humaine à une seule dimension identitaire constitue une violence
épistémique avant d'être une violence politique.
Dans Le choc des civilisations, Samuel Huntington
avait anticipé dès 1996, que le recentrement des conflits sur les lignes de
fracture civilisationnelles constituerait le marqueur dominant du XXIe
siècle. La vérification partielle de cette thèse ne doit pas masquer son
principal défaut : elle réifie les civilisations en les présentant comme
des blocs homogènes aux frontières étanches, alors qu'elles sont traversées
d'une infinie diversité interne. C'est précisément ce que font les mouvements
identitaires : prétendre représenter une totalité culturelle dont ils ne
constituent en réalité qu'une fraction militante et souvent minoritaire.
L'effet amplificateur des architectures numériques
L'originalité du moment contemporain ne réside pas dans
l'existence du tribalisme qui est un phénomène anthropologiquement permanent. Il
réside plutôt dans l'amplification sans précédent que lui confèrent les
plateformes numériques. Le militant américain Eli Pariser a été l'un des
premiers à théoriser la notion de « bulle filtrante » : c’est-à-dire
que les algorithmes de recommandation, optimisés pour maximiser le temps
d'engagement de l'utilisateur, produisent mécaniquement des environnements
informationnels homogènes qui renforcent les croyances préexistantes.
Or, les contenus émotionnellement chargés, plus particulièrement
ceux qui suscitent l'indignation morale, génèrent systématiquement plus
d'engagement que les contenus nuancés et factuels. Je l’expérimente avec LinkedIn :
lorsque je pousse un coup de gueule, mon message dépasse les 5000 impressions
mais lorsque je magnifie l’action de mes élèves ou d’un collègue, ou lorsque je
publie un message de sensibilisation, j’ai à peine 100 impressions. C’est pourquoi,
un leader charismatique qui maîtrise la rhétorique victimaire, la
simplification accusatoire et la mise en scène de sa propre combativité sera
algorithmiquement favorisé par rapport à un expert qui présente une analyse
complexe.
La sociologue turque Zeynep Tufekci a montré que cette
nouvelle écologie de l'attention transforme fondamentalement la nature des
mouvements sociaux : ils peuvent désormais atteindre une visibilité
massive avec un noyau militant très réduit, mais cette facilitation de la
croissance s'accompagne d'une fragilité organisationnelle et d'une
radicalisation rhétorique croissante, car la nuance ne se vend pas dans
l'économie de l'attention.
Le drame c’est bien cela : la nuance ne se vend pas dans l’économie de l’attention !
La rigidification des identités
Un phénomène complémentaire accentue cette dynamique : l'alignement
progressif des identités multiples (race, religion, classe, région) sur une
seule appartenance politique. Lorsque le clivage partisan et le clivage
ethnoculturel coïncident parfaitement, toute élection devient une confrontation
existentielle. On l’a vu avec les élections municipales de 2026 en France,
surtout en Seine-Saint-Denis où le nouveau maire d’origine malienne, Bally
BAGAYOKO, intrigue la chaîne identitaire Cnews. Ce phénomène tend à se
généraliser dans les démocraties européennes et africaines. Loin de moi l’idée qu’il
existe le camp du bien ou celui du mal entre Cnews et la France Insoumise, le
parti de BAGAYOKO.
Je constate tout simplement deux effets à cette
configuration conflictuelle : d'un côté, les membres des groupes concernés
deviennent plus vulnérables aux discours de leaders qui font de la défense
identitaire l'alpha et l'oméga de leur programme ; de l'autre, les acteurs
politiques modérés (je ne dis pas que la France Insoumise est un mouvement
modéré) sont soumis à une pression croissante pour choisir un camp, sous peine
d'être accusés de trahison par leurs propres bases.
Hannah Arendt avait parfaitement analysé ce mécanisme dans
son étude des régimes totalitaires : la destruction de la pluralité commence
toujours par la réduction de la complexité identitaire à une appartenance
unique, absolutisée.
Quand le « nous contre eux » devient génocidaire
L'histoire du XXe siècle offre un catalogue
effroyable des conséquences ultimes d'une logique identitaire portée à son
paroxysme. Le génocide rwandais de 1994 constitue peut-être l'exemple le plus
éloquent pour notre époque, car il s'est produit dans un contexte de modernité
partielle : État centralisé, administration, médias de masse (Radio Mille
Collines), tout ce qui rappelle davantage nos sociétés contemporaines que les
régimes totalitaires européens des années 1930-1940.
La déshumanisation des Tutsis par l'usage du terme « inyenzi »
(cafards) constitue un mécanisme documenté par la psychologie sociale :
une fois qu'un groupe est privé de son humanité dans le langage, les
inhibitions morales contre la violence s'effondrent. Environ 800.000 personnes
ont été massacrées en l'espace de cent jours, essentiellement avec des
machettes, par leurs propres voisins. Ce chiffre dépasse nos capacités d'abstraction.
Ce qui le rend historiquement instructif, c'est que la rhétorique qui l'a rendu
possible avait été construite sur des décennies, et que de nombreux acteurs dont
certains gouvernements occidentaux, ont préféré ne pas voir les signaux
d'alerte.
La Shoah, la destruction de la Yougoslavie dans les années
1990, les purges staliniennes… dans chaque cas, la dynamique initiale est
identique : désignation d'un ennemi intérieur, rhétorique de contamination
ou de trahison, mobilisation de l'anxiété collective, capture d'un appareil
d'État et le drame... Ce qui change est l'intensité de l'exécution et la
capacité de résistance des institutions démocratiques.
La majorité silencieuse et l'effet témoin
Une question me turlupine à chaque fois que je vois le collectif Nemesis
dans la rue ou des saluts nazis en Allemagne ou en Autriche : pourquoi
les « gens bien » ne s'opposent-ils pas plus systématiquement
à ces dérives ? Pourquoi l’effet témoin ou la diffusion de la
responsabilité fonctionne encore quand on connaît les conséquences à venir ?
Le controversé psychologue américain Philip Zimbardo a
montré, à travers des décennies de recherche expérimentale, que les situations
institutionnelles et les dynamiques de groupe sont plus puissants que les
dispositions individuelles pour déterminer les comportements : des
individus ordinaires et bien intentionnés peuvent être entraînés à des
comportements extraordinairement problématiques lorsque le contexte le permet.
Cela ne constitue pas une excuse pour l'inaction morale, mais une mise en garde
contre la tentation de croire que les catastrophes collectives sont toujours le
fait de monstres ou d’horribles orcs reconnaissables a priori.
D’ailleurs, quand je visionne des œuvres cinématographiques comme
Game of Thrones, The Hobbit ou The Lord of the Rings, je
ne suis guère surpris de constater que les figures du mal y sont presque
toujours représentées sous des formes monstrueuses, radicalement distinctes de
l’humain, comme si la violence et la cruauté ne pouvaient jamais émaner de
l’humanité elle-même. C’est évidemment de la fiction, mais toute fiction révèle
quelque chose de profondément inscrit dans l’imaginaire d’une époque. Le succès
quasi universel de ces œuvres dans plusieurs pays en dehors de l’Occident, suggère
l’existence d’une disposition largement partagée par l’humanité : une
tendance à externaliser le mal, à le figurer comme altérité radicale, plutôt
qu’à le penser comme une possibilité inhérente à l’humain.
L'exemple de la République de Weimar est à cet égard
particulièrement instructif : une société dotée d'un niveau d'éducation et
de culture scientifique parmi les plus élevés du monde a produit le nazisme non
pas malgré sa sophistication intellectuelle, mais en partie à travers elle, par
l'inaction des élites modérées qui sous-estimèrent systématiquement la
radicalité du projet hitlérien jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour l'endiguer
par les voies ordinaires.
L'éducation comme investissement à haut rendement social
En tant qu’éducateur, je ne place pas l’éducation au sommet
de la liste des solutions par confort mais par évidence sur le retour social
des investissements éducatifs. Les travaux de l’économiste James Heckman ont
démontré que le rendement économique de l'investissement dans l'éducation
précoce, notamment pour les enfants de milieux défavorisés, dépasse 13% par an
en termes de gains sociaux (réduction de la criminalité, amélioration de la
santé publique, productivité économique accrue). Article
à lire sur le site de Babilou… Il s'agit probablement de l'investissement
public au meilleur rapport bénéfice-risque qui existe, sans équivalent dans
aucune classe d'actifs financiers.
Mais au-delà de la dimension économique, l'éducation
constitue le premier rempart contre le tribalisme identitaire pour une raison
que les professionnels peuvent confirmer au quotidien, en tout cas, j’en fais l’expérience
dans mon travail : l’éducation et la culture de la pensée critique développent
la capacité à tolérer la complexité, à résister aux simplifications binaires et
à distinguer la critique des institutions de la haine des personnes. Lorsque je
mets les élèves dans un groupe de réflexion, pour discuter d’un sujet très
facile en apparence, je le constate immédiatement. Pour initier un groupe d’élèves
de 4e à la philosophie, je leur avais posé cette question : « est-ce
que le chocolat est bon ? » Eh bien, c’était suffisant pour y passer
une heure à débattre intensément…
Autrement dit, un individu capable de penser en termes de
systèmes et de probabilités est structurellement moins vulnérable aux discours
de leaders qui proposent des boucs émissaires comme solution à des problèmes
structurels.
C’est pourquoi l'éducation aux médias et à l'information doit
davantage être intégrée comme discipline transversale dès l'école primaire.
Apprendre à distinguer une source primaire d'une source secondaire, à
identifier un biais de confirmation, à évaluer la crédibilité d'une affirmation
en réseau sont des compétences civiques aussi fondamentales que la lecture ou
le calcul dans nos sociétés saturées d'information.
Aussi, l'éducation à l'histoire des génocides et des crimes
de masse doit être renforcée et rendue moins abstraite : les témoignages,
les archives photographiques et la rencontre avec des témoins ou leurs
descendants constituent des modalités pédagogiques dont l'efficacité sur la
réduction des préjugés est documentée. Je me souviens d’une famille dont l’enfant
a été puni pour avoir fait des blagues antisémites. Pendant ses vacances
scolaires, les parents ont pris un billet : direction Auschwitz. L’enfant
est revenu plus mûr et a mieux compris ce qu’il ne fallait plus dire.
L'éducation interculturelle active qui ne se limite pas à
l'enseignement de faits sur d'autres cultures mais implique des interactions
réelles entre élèves de milieux différents réduit significativement les
préjugés entre groupes. Pour ce faire, je propose chaque année à mes élèves, le
jeu des Derdians. C’est une mise en scène de la rencontre entre deux cultures
qui ne parlent pas la même langue mais qui doivent construire ensemble une
infrastructure.
Combattre la solitude, un investissement à rendement collectif
Le politologue américain Robert David Putnam a documenté un
déclin significatif du capital social aux États-Unis depuis les années 1970 :
moins d'adhésion aux associations civiques, moins de participation aux
élections locales, moins d'interactions avec les voisins... Cette
désintégration du tissu social ordinaire crée un vide que les mouvements
identitaires comblent très efficacement : ils offrent une communauté, un
sentiment d'appartenance, une cause, un ennemi identifiable et un récit qui
donne sens aux frustrations individuelles. Les résultats électoraux depuis 2016
sont une illustration de ce phénomène.
En arrivant en 2015 à Strasbourg en Alsace, j’ai été frappé
déjà par ma propre solitude d’étranger, mais aussi et surtout par la solitude
des personnes âgées. Je me suis alors engagé dans l’association des Petits
Frères des Pauvres, comme bénévole. Une dame me confia que ses enfants
attendaient sa mort pour se partager l’héritage. Les bénévoles de l’association
étaient les seules personnes à qui elle parlait dans la semaine.
La lutte contre la solitude n'est pas une politique de
confort social secondaire : c'est une politique de sécurité nationale et
de prévention de la radicalisation.
Le Royaume-Uni a été le premier pays à se doter d'un ministre
de la Solitude en 2018, en reconnaissant que l'isolement social constitue
un enjeu de santé publique comparable au tabagisme. Je ne sais pas si cela
existe encore aujourd’hui. Des pays scandinaves ont développé des espaces
publics qui favorisent les interactions sociales spontanées entre individus
d'horizons différents.
Les modalités concrètes d'une telle politique incluent :
le financement des associations de quartier et des maisons de citoyens, la
création d'espaces publics de qualité favorisant le brassage social plutôt que
la ségrégation par usage, le développement de services de proximité
(bibliothèques, centres culturels) qui offrent des points d'ancrage
communautaire, et l'intégration de modules de compétences sociales et
émotionnelles dans les programmes scolaires, dont l'effet sur la réduction de
l'anxiété sociale et le renforcement de l'empathie est maintenant bien établi. Et
toutes ces politiques ne sont pas compliquées à mettre en place ; elles ne
sont pas coûteuses ; il suffit d’une volonté commune et d’une prise de
conscience sur le fait qu’il s’agit d’investissement sans risque et garanti
sans perte de capital.
Pour une éthique de la prise de parole citoyenne
La tentation du silence face aux dérives identitaires est
compréhensible : personne ne souhaite attirer les foudres d'une communauté
militante sur les réseaux sociaux. Mais l'histoire enseigne que le silence des
modérés constitue, de facto, un acquiescement. Qui ne dit rien consent n’est-ce
pas ? La moralisation des débats publics ne les clarifie pas, elle les
polarise. Sur Cnews, même Pascal Praud se permet de reprendre certains invités
sur leurs propos tendancieux… Mais rien n’y fait. Ce n'est donc pas une
surenchère morale que les sociétés démocratiques ont besoin, mais d'une
multiplication des voix qui refusent la binarité sans pour autant prétendre à
une illusoire neutralité.
La solution n'est pas que chaque citoyen devienne un
militant de la modération, ce serait une cacophonie inefficace. Elle est dans
la création de structures institutionnelles qui récompensent la nuance plutôt
que l'outrage : une régulation des algorithmes des plateformes qui
n'amplifie pas mécaniquement les contenus les plus polarisants, un
financement de médias de qualité indépendants capables de proposer une
information contextualisée, une culture de l'évaluation par les pairs
dans le débat public...
Par exemple, je ne comprends pas pourquoi des médias nationaux relaient des faits divers sensationnalistes qui se passent à des centaines de kilomètres, souvent au prix d’une certaine ambiguïté, dans le seul but de capter l’attention. À titre d’illustration, cette publication de Ouest-France sur Facebook : « Excédée, une professeure coupe les cheveux de deux élèves… puis admet avoir surréagi ». Il faut cliquer sur l’article pour découvrir que les faits se sont déroulés en Italie.
Pour une large part des internautes, qui se contentent de
survoler les titres sans ouvrir les contenus, ce type de présentation
entretient une confusion préjudiciable aux enseignants. Le journal alimente des
représentations négatives à l’égard des enseignants déjà fragilisés dans
l’espace public. Ce triste procédé éditorial participe d’une logique de
captation de l’attention au détriment de la clarté de l’information.
Une régulation devrait pouvoir imposer une explicitation
immédiate du contexte géographique dans les titres ou les accroches, afin de
limiter les effets de distorsion et de préserver la qualité du débat public.
La civilisation comme choix permanent
Pour finir, le tribalisme identitaire n'est pas une
pathologie contemporaine appelée à disparaître avec le progrès technologique ou
l'éducation. C'est un trait anthropologique profond, façonné par des millions
d'années d'évolution dans des groupes de petite taille où distinguer les alliés
des menaces était une question de survie. Ce qui est en revanche historiquement
contingent, c'est le degré d'institutionnalisation de mécanismes qui
contraignent ou amplifient ces tendances.
Les sociétés qui ont le mieux géré cette tension, par
exemple les démocraties libérales à leur meilleur niveau, l'ont fait en
développant des institutions qui canalisent les conflits vers des arènes
délibératives plutôt que vers des confrontations identitaires. Ce n'est pas un
équilibre stable : il requiert une attention et un investissement
constants, car les forces qui le menacent sont, elles, structurellement
avantageuses dans le court terme. Un leader qui promet des boucs émissaires est
toujours plus immédiatement séduisant qu'un législateur qui propose une réforme
fiscale complexe.
Ce que je défends, c’est l’idée selon laquelle l'antidote le
plus efficace au tribalisme radical n'est pas la contre-propagande ni la
censure, mais un investissement massif et soutenu dans trois piliers de la
cohésion sociale : l'éducation à la complexité, la lutte contre la
solitude structurelle, et la création d'espaces délibératifs où des identités
plus larges peuvent se construire autour d'objectifs communs. Il y a sans doute
d’autres piliers plus pertinents, mais je parle en historien, en philosophe et
en éducateur parisien.
Je suis intimement convaincu que ces investissements ne sont
pas des dépenses sociales au sens étroit du terme : ce sont des assurances
contre des catastrophes dont le coût humain, économique, institutionnel dépasse
de plusieurs ordres de grandeur celui de la prévention. L'histoire du XXe
siècle en a offert suffisamment d'illustrations pour que la démonstration ne
soit plus à faire. La question qui demeure ouverte, et c'est peut-être la plus
urgente de notre époque, est celle de savoir si nos sociétés sont capables
d'apprendre de cette histoire avant que ses pires chapitres ne s'écrivent à
nouveau.
Bernard BAMOGO, docteur en histoire contemporaine et éducateur


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