Décoloniser l'enseignement de la religion dans un monde globalisé
Le 4 décembre 2025, j’ai soutenu ma thèse de doctorat en histoire contemporaine sur un magazine jeunesse dont le titre est Planète Jeunes. le titre de ma thèse était, « Planète Jeunes, un magazine éducatif à la croisée de la francophonie, du catholicisme et du postcolonialisme. C’était au sein du laboratoire du GSRL (Groupe Société, Religions et Laïcités).
Un magazine financé par la France pour l'Afrique
Ce qui en fait un objet de recherche intéressant, c’est que ce magazine a été financé entièrement par la France, ancien colonisateur ; plus de trente ans après la décolonisation. Cela pose question. Le magazine est né en 1993 et s’est éteint en 2014 quand les fonds français n’alimentaient plus les caisses. Par ailleurs, le magazine était produit aussi par Bayard presse qui est une maison d’édition catholique. D’ailleurs, beaucoup de lecteurs français des magazine Okapi, J’aime lire, Phosphore, ignorent que ces magazines proviennent d’une maison d’édition catholique dont le propriétaire est une congrégation religieuse.
La question de la mission civilisatrice de l'Occident
Alors, en étudiant ce magazine, je voulais répondre à la
question de la mission civilisatrice, cette théorie des pays occidentaux
qui se considéraient comme les seuls pays civilisés qui se donnaient pour
devoir et mission de civiliser les populations non européennes. On peut
retrouver notamment dans le poème the white man’s burden de Rudyard
Kipling cette idée de mission civilisatrice. Dans cette mission civilisatrice
colonisation et évangélisation ont souvent marché de pair.
Dans le cas du magazine Planète Jeunes, j’avais
l’impression que le même schéma se reproduit : l’État français laïc
finance un magazine pour les africains et le fait fabriquer et vendre par une
institution catholique. Dans ma thèse, je montre l’intérêt pour les deux
partenaires, la congrégation des assomptionnistes et l’état français.
Il y a trois éléments principaux qui m’ont motivé dans
l’étude de ce magazine :
C’est d’abord une rencontre.
Mon prof d’histoire du collège était un Français. J’ai fait
mon collège au Burkina Faso où je suis né. Lorsque ce prof est arrivé en
Afrique, il s’est rendu compte que les vieux programmes scolaires des années
1950 en France étaient appliqués au Burkina Faso. Il s’est rendu compte que la
colonisation n’était pas un mythe. Il a voulu renouveler notre programme ;
c’était déstabilisant pour lui, comme pour nous.
Lorsqu’il est reparti en France, j’ai gardé le lien avec lui
pendant vingt ans. J’ai été très heureux de le retrouver à l’université de
nouveau comme enseignant. Cette relation interpersonnelle m’a motivé. Notre
relation est aussi une image des deux nations dans lesquelles nous sommes nés
sans choisir ; la France est arrivée au Burkina et l’histoire s’est écrite
parfois dans la joie, parfois dans la douleur. La France décidait et le Burkina
exécutait. Cet enseignant est aussi arrivé au Burkina ; et l’histoire de
notre relation personnelle s’est écrite aussi dans la joie et parfois dans la
douleur. Il était le maître et j’étais l’élève.
Le sentiment anti-français en Afrique
Le deuxième élément qui m’a motivé, c’est ce que certains
médias ont appelé le « sentiment antifrançais en Afrique » depuis ces
10 dernières années. Effectivement, aujourd’hui, un courant de pensée
panafricaine postule que l'Afrique serait en retard en raison de l'esclavage et
de la colonisation. Et aussi, le christianisme et la coopération avec les
démocraties occidentales sont perçus comme des formes déguisées de
néocolonialisme.
L’éminent écrivain Alain Mabanckou, a publié par exemple
cette citation sur sa page Facebook pour ses 250.000 followers :
« Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions
les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés :
lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible. »
(Alain Mabanckou, 2 octobre 2021)
Sous la publication, les commentaires s'interrogent : «
Qu'allons-nous faire pour récupérer nos terres et leur rendre leur Bible ? »
Le troisième élément qui m’a motivé à faire cette étude, c’est une question :
Comment décoloniser la religion et partant de là, la science de la religion ?
Cette question est d’autant plus importante aujourd’hui que
l’actualité mondiale impose une analyse scientifique dépassionnée et aussi
objective que possible.
Décoloniser la religion, cela suppose de la distinguer de la
culture. Parce que dans la colonisation il y a beaucoup plus d’éléments
culturels que religieux. Cependant, les sciences sociales montrent que l’on
peut distinguer analytiquement culture et religion, mais cette distinction est
partielle et toujours traversée par leurs imbrications historiques et sociales.
La religion est partie intégrante de la culture et toute religion est
culturellement située, mais toute culture ne se réduit pas à une religion.
Rémi Brague, historien de la pensée médiévale, dans les
domaines chrétien, juif et musulman considère que culture et religion sont
distinctes, mais que la culture, dès qu’elle se coupe de sa source religieuse,
perd quelque chose d’essentiel.
C’est cette conviction de Rémi Brague qui m’anime
aujourd’hui.
En effet, en tant que chercheur associé au laboratoire du
GSRL où j’ai préparé ma thèse, je suis aussi directeur adjoint d’une école
privée catholique sous contrat d’association avec l’État français. En tant
qu’adjoint, je m’occupe de la communication, mais aussi de la dimension
religieuse au sein de l’établissement : catéchèse, célébrations,
préparation aux sacrements, enseignement de la religion… C’est précisément le
lieu où se vit une laïcité parfois ambigüe : en effet, pour une école
catholique, être sous contrat d’association avec l’État, cela suppose de
respecter la liberté de conscience des élèves, des personnels et des familles. En
même temps, une école catholique doit pouvoir décliner son caractère propre qui
est d’annoncer l’évangile.
Comment annoncer l’évangile en accueillant tout le monde sans distinction d’origine ou de religion, de croyance ?
C’est pourquoi dans ma pratique d’enseignant, j’essaie de faire ressortir les éléments culturels de la société occidentale dans la religion chrétienne. Je n’isole pas la culture et la religion, mais je les distingue. Le vin de messe est à la fois religieux et culturel.
On peut boire du vin sans boire le sang du Christ, mais on ne peut pas boire le sang du christ sans boire du vin.
A Bordeaux, boire du vin est naturel pour un certain nombre
de personnes ; mais à Barsalogho (mon village), le sang du christ est
importé d’Europe. Sur le plan conceptuel, on peut donc distinguer culture et
religion en réservant la première à l’ensemble des significations socialement
partagées, et la seconde à la gestion instituée du sacré et de la
transcendance. Mais cette distinction ne doit pas être interprétée comme une
séparation ontologique : la religion est un fait culturel parmi d’autres,
et, réciproquement, nombre de traits culturels sont façonnés par des histoires
religieuses.
Lorsque je prenais mon poste, la personne que j’ai remplacé
distinguait les élèves selon leurs croyances ; il y avait un groupe de
croyants, un groupe de chrétiens et un groupe d’athées. Pendant l’heure
consacrée à la culture religieuse, le groupe chrétien lisait la bible, les
croyants étudiaient la culture religieuse et le groupe d’athées discutait de
valeurs humaines.
Quand je suis arrivé, le défi était de mettre dans le même groupe
de travail, des athées, des musulmans, des chrétiens pour discuter ensemble de
la culture religieuse.
Pendant mes études à l’université de Strasbourg, j’ai fait
partie de la première promotion de Master spécialisé en études interreligieuses, unique dans le paysage
universitaire public, qui a pour sujet la connaissance de l’interreligieux et
la pratique du dialogue interreligieux. Il s’agissait d’un parcours
international « Interreligious Studies », développé par les
universités de Strasbourg, Heidelberg et Bâle ainsi que par la Hochschule für
Jüdische Studien Heidelberg. C’était une formation spécialisée abordant un
thème d’actualité : la pluralité religieuse en Europe.
Cette formation m’a donné les outils nécessaires pour
favoriser le dialogue interculturel et interreligieux entre les élèves, les
familles et les personnels.
Chaque jour, dans mon travail, j’effectue donc un double
mouvement : d’un côté, un découplage partiel entre appartenance religieuse
et culture d’origine dans les sociétés globalisées ; de l’autre, la
persistance de profondes imbrications entre mémoires religieuses et identités
culturelles.
J’ai ainsi la conviction que la religion est un phénomène
humain, culturel, social et historique. J’ai également cette conviction que la
connaissance scientifique sur les religions est aussi précieuse que les
mathématiques ou la géographie.
C’est pourquoi j’arrive aujourd’hui à enseigner la religion et
les phénomènes religieux selon une perspective non religieuse, propre aux
sciences des religions. Je fais la promotion de l’étude académique des
religions à travers la collaboration des élèves. Chacun parle de sa culture et
de sa religion aux autres.
Ensemble, ils étudient ainsi de manière critique les
modalités européennes d’enseignement du fait religieux, grâce à ma formation à
Strasbourg.
- Ce n’est pas toujours facile, surtout chez les plus jeunes de leur faire comprendre la différence entre le discours religieux et le discours scientifique.
- Ce n’est pas toujours simple de leur faire comprendre les contradictions de la bible sans pour autant dire que la bible se trompe.
- Ce n’est pas toujours facile de leur faire comprendre que le Coran n’a pas été écrit en une seule fois par un homme ne sachant ni lire ni écrire.
- Ce n’est pas toujours facile de leur faire comprendre que la Torah n’est pas un livre très féministe…
Mais l’essentiel, c’est qu’ils se rencontrent déjà, qu’ils
se parlent et travaillent ensemble. De là peut naître quelque chose de plus
fort dans le cœur des citoyens de demain.
Si je ne peux pas voir des résultats quantifiables chaque
jour, il y a au moins une chose que je constate. Depuis que je suis arrivé dans
cette école, les élèves, surtout les plus jeunes, réclament plus d’heures de
culture religieuse pour réfléchir ensemble.
Bernard
BAMOGO
Docteur en Histoire moderne et contemporaine


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