Enterrer les morts pour survivre les vivants : les femmes de Barsalogho face à la transgression nécessaire


Le 24 août 2024, l’attaque terroriste de Barsalogho, au Burkina Faso, a provoqué un basculement brutal de l’ordre social et symbolique local. Dans l’urgence et l’effroi, les femmes se sont retrouvées confrontées à une situation extrême : assurer elles-mêmes l’inhumation des corps, en l’absence des hommes, tués, disparus ou contraints à la fuite. Ce geste, qui pourrait apparaître comme une simple réponse pragmatique à une crise humanitaire, constitue en réalité une rupture profonde avec des normes sociales et rituelles solidement ancrées. L’acte d’enterrer les morts devient ici un observatoire privilégié des recompositions sociales en contexte de violence, révélant à la fois les contraintes matérielles de la survie et les transformations symboliques du rôle des femmes.

Les conditions matérielles et sociales d’une transgression imposée

Dans de nombreuses sociétés ouest-africaines, les rites funéraires sont strictement codifiés et largement genrés. L’inhumation des corps relève traditionnellement de la responsabilité des hommes, en particulier des lignages masculins, garants de la continuité sociale et de la médiation entre les vivants et les ancêtres. Les sciences socialent montrent suffisamment que les rites funéraires participent à la reproduction de l’ordre social en assignant à chacun une place précise dans la gestion de la mort. Or, à Barsalogho, la violence terroriste a désorganisé ces structures.

La disparition ou la fuite des hommes a créé un vide fonctionnel immédiat. Dans un contexte de chaleur, de décomposition rapide des corps et de risque sanitaire, l’inhumation ne peut être différée à plusieurs jours. La contrainte matérielle et surtout le besoin urgent de préserver un minimum de dignité pour les morts a ainsi primé sur l’ordre normatif.

Dans cette situation inédite de crise, les routines sociales sont suspendues et les acteurs doivent improviser de nouvelles pratiques. Les femmes, en l’occurrence, n’ont pas choisi de transgresser les normes : elles y ont été contraintes par l’effondrement des cadres habituels de leur action et de leur inaction. La transgression apparaît ici non comme un acte de contestation, mais comme une adaptation nécessaire à des conditions extrêmes.

Une portée symbolique ambivalente : entre souillure et dignité

L’acte d’inhumation accompli par des femmes ne peut être compris sans prendre en compte les représentations symboliques attachées au corps mort et aux rôles de genre. Dans de nombreux contextes africains, le contact avec les morts est associé à des formes de danger rituel ou de souillure, qui justifient la spécialisation de certains acteurs (souvent masculins) dans ces tâches. Dès lors, en assumant ces fonctions, les femmes de Barsalogho se trouvent exposées à une double tension. D’une part, elles franchissent une limite symbolique, en s’appropriant un rôle qui leur était interdit. D’autre part, elles redéfinissent la signification même de cet acte en le replaçant dans une logique de nécessité collective.

L’inhumation devient ainsi un geste de sauvegarde de la dignité des morts et, au-delà, de la communauté tout entière. Refuser d’enterrer les corps aurait signifié abandonner les défunts à l’indignité, rompre le lien entre les vivants et les morts, et exposer la communauté déjà rudement éprouvée par le terrorisme, à une désagrégation morale. En ce sens, la transgression des normes de genre apparaît comme le prix à payer pour maintenir une continuité symbolique minimale.

Cette ambivalence entre la souillure supposée et la dignité restaurée souligne le caractère profondément contextuel des normes. Autrement dit, les cadres normatifs ne sont jamais totalement figés dans une société : ils peuvent être réarticulés dans des situations de crise, lorsque leur application stricte devient impossible ou contre-productive. Les femmes de Barsalogho ne détruisent pas l’ordre symbolique ; elles le réinterprètent pour en préserver l’essentiel.

On pourrait étendre cette analyse à de nombreux autres cadres normatifs dans toute sociétés, tant il est vrai que les moments de crise révèlent la plasticité des règles sociales et leur capacité d’adaptation. Je vais cependant rester sur l’expérience des femmes de Barsalogho. La réflexion sur cette nécessité de ne pas s’enfermer dans les cadres normatifs mérite en elle-même un développement spécifique, que je me propose de traiter ailleurs. Ma conviction est celle-ci : cette tension entre la règle et la vie rappelle une intuition chrétienne, lorsque Jésus affirme que le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. Autrement dit, la norme n’a de sens que si elle demeure au service de la vie humaine, une perspective qui, à Barsalogho, trouve une résonance concrète dans l’urgence d’ensevelir les morts pour préserver les vivants.

Une inscription dans un continuum de pratiques féminines de survie

L’expérience de Barsalogho ne constitue pas un cas isolé, mais s’inscrit dans un ensemble plus large de situations où les femmes, en contexte de conflit, assument des rôles traditionnellement masculins. Les études sur les guerres civiles en Afrique (Sierra Leone, Liberia), au Moyen-Orient ou dans les Balkans ont montré que les femmes deviennent souvent des actrices centrales de la survie quotidienne : elles assurent l’approvisionnement, prennent en charge les blessés, organisent des formes de solidarité et, parfois, participent directement aux rites funéraires.

Finalement, l’inhumation des morts par les femmes de Barsalogho, est un événement à la fois tragique et révélateur. En inscrivant cet épisode dans un continuum de pratiques féminines en contexte de conflit, je veux souligner qu'il ne s’agit pas d’une exception, mais d’une manifestation parmi d’autres de la capacité des femmes à porter la continuité sociale lorsque les structures traditionnelles vacillent. À Barsalogho, enterrer les morts n’a pas seulement été un geste de nécessité : ce fut un acte de résistance silencieuse, par lequel les femmes ont maintenu, envers et contre tout, le lien entre les vivants et les morts, et, ce faisant, la possibilité même d’un avenir commun.

Dès lors, cette expérience ne nous invite-t-elle pas à interroger, au-delà du seul contexte de crise, la répartition des responsabilités au sein des sociétés, ainsi que la manière dont sont pensés les rôles masculins et féminins dans la préservation du lien social ?


Bernard BAMOGO

Docteur en histoire contemporaine


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