Le paradoxe des milliardaires xénophobes et racistes : accumulation du capital, diversion idéologique et perpétuation des privilèges


Une contradiction traverse le discours politique de certains grands acteurs du capitalisme contemporain : des hommes ayant bâti leur fortune sur les dynamiques mêmes de la mondialisation (flux migratoires, marchés globalisés, main-d'œuvre internationale) se font aujourd'hui les porte-voix d'un nationalisme économique et d'une rhétorique xénophobe voire raciste.


L'enrichissement par la mondialisation

  • Pierre-Édouard Stérin a fondé sa fortune sur le concept Smartbox, produit quintessentiel de la société de consommation globalisée, dont le modèle repose précisément sur la fluidité des échanges et l'ouverture des frontières culturelles.

  • Vincent Bolloré a construit un empire industriel en exploitant les ressources et les marchés africains, soit une relation économique avec l'Autre fondamentalement asymétrique mais structurellement indispensable à son enrichissement.

  • Donald Trump, enfin, a développé ses activités immobilières et hôtelières en s'appuyant sur une main-d'œuvre immigrée, des fournisseurs internationaux et une clientèle cosmopolite.

  • Elon Musk constitue la caricature du paradoxe que nous décrivons. Son parcours est celui d'un immigré ayant profité de toutes les ouvertures que la mondialisation libérale offrait : né en Afrique du Sud, émigré au Canada puis aux États-Unis, Musk a lui-même bénéficié d'un visa H-1B et ses entreprises, dont Tesla, ont massivement recruté des ingénieurs étrangers grâce à ce programme. Tesla a bâti une chaîne d'approvisionnement mondiale exemplaire, notamment autour de sa Gigafactory de Shanghai, qui a réuni 360 fournisseurs de premier rang dans la région du delta du Yangtsé, avec un investissement cumulé dépassant 200 milliards de yuans. Aucune xénophobie dans la construction de la fortune, bien au contraire.

  • Peter Thiel a bâti sa fortune en cofondant PayPal et Palantir Technologies, avant de réaliser un investissement précoce décisif dans Facebook. Ses entreprises sont, structurellement, des instruments de la mondialisation numérique. Thiel ne se contente pas de diffuser des discours xénophobes, il monétise activement la répression migratoire. En février 2026, le Département de la Sécurité intérieure a accordé à Palantir un contrat d'un milliard de dollars pour des logiciels destinés à soutenir les opérations d'expulsion de l'ICE. Depuis l'inauguration de Trump, Palantir a obtenu plus de 1,3 milliard de dollars de contrats fédéraux. La xénophobie, ici, est non seulement une posture idéologique mais un modèle économique à part entière : on s'enrichit d'abord grâce à la mondialisation des flux financiers, puis on s'enrichit une seconde fois en vendant à l'État les outils de sa répression.

  • Christoph Blocher, milliardaire de la chimie, a fait en quelques années du parti d'extrême droite UDC la force politique la plus puissante de la Suisse, tout en achetant des médias. Sa fortune, construite sur le groupe EMS-Chemie, repose sur une industrie chimique de précision intégrée dans les chaînes d'approvisionnement mondiales. Pourtant, Blocher lui-même a résumé avec une franchise cynique rare sa vision de l'immigration : « Ceux dont nous avons besoin, nous devons pouvoir les chercher ». Tous ceux qui ont peur de l'Europe, de la mondialisation et du brassage culturel voient en Blocher un sauveur pendant que Blocher continue d'enrichir son groupe industriel grâce à ces mêmes échanges mondiaux qu'il dénonce

Ces grandes figures illustrent une vérité historique bien documentée : le capitalisme, dans sa phase néolibérale, ne prospère que dans la diversité et l'ouverture. Mais pourquoi ces riches financent-ils et entretiennent la xénophobie et le racisme ?

Gramsci et l'hégémonie culturelle : fabriquer le consentement à sa propre domination

Pour comprendre comment des classes populaires en viennent à défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs, il convient de revenir à Antonio Gramsci. Dans ses Cahiers de prison (rédigés entre 1929 et 1935), le théoricien marxiste italien distingue deux modalités de domination : la coercition directe, exercée par l'État au sens strict, et l'hégémonie culturelle, soit la capacité d'une classe dominante à faire accepter sa vision du monde comme naturelle, légitime et universelle par les classes dominées elles-mêmes.

L'hégémonie gramscienne ne repose pas sur la contrainte, mais sur la persuasion diffuse. Elle opère à travers les institutions de la société civile (l'école, l'Église, les médias, et aujourd'hui les plateformes numériques) qui fabriquent un sens commun favorable aux intérêts des dominants. Dans ce cadre analytique, la xénophobie promue par certains milliardaires n'est pas une conviction idiosyncrasique : c'est un instrument hégémonique. En désignant l'immigré comme la cause principale de la précarité des classes populaires, les élites économiques produisent un récit qui détourne la conscience de classe vers une conscience ethnique ou nationale. Le prolétaire cesse de s'identifier à d'autres prolétaires venus d'ailleurs pour s'identifier à une communauté nationale imaginaire dont il partagerait les intérêts avec... son patron.

Gramsci nomme bloc historique cette alliance contre-nature entre classes sociales hétérogènes, maintenue par le ciment idéologique que produisent les intellectuels organiques au service des dominants. Les éditorialistes des chaînes d'information en continu, les influenceurs d'extrême droite monétisés par les algorithmes, les think tanks néolibéraux financés par de grandes fortunes : voilà les intellectuels organiques contemporains, héritiers directs de la figure gramscienne.

L'affaire Epstein, à cet égard, illustre pour certains commentateurs, comment une caste soudée par des liens de complicité (et donc par une solidarité de classe au sens le plus littéral) a besoin que l'attention publique soit perpétuellement divertie vers d'autres objets : guerres, paniques identitaires, crises migratoires instrumentalisées.

Thomas Frank et le vote contre soi : l'énigme du Kansas

L'historien et journaliste américain Thomas Frank a posé, dans son ouvrage majeur What's the Matter with Kansas? (2004), une question qui résonne comme un cas d'école pour notre propos : pourquoi des Américains des classes populaires, économiquement dévastés par les politiques néolibérales, votent-ils massivement pour le Parti républicain, le parti qui a précisément conduit ces politiques ? Comment expliquer que des ouvriers agricoles du Kansas, dont les emplois ont été délocalisés et les syndicats démantelés, soutiennent avec ferveur les candidats qui amplifient leur déclassement ?

La réponse de Frank est d'une clarté redoutable : les élites conservatrices ont réussi à substituer aux questions économiques (redistribution, salaires, protection sociale) un agenda culturel et moral polarisant. L'avortement, l'homosexualité, la religion en danger, les « valeurs traditionnelles » menacées par les élites côtières : autant de marqueurs identitaires qui créent une solidarité affective entre des électeurs aux intérêts économiques pourtant radicalement divergents. Le milliardaire républicain et l'ouvrier rural partagent la même croisade contre le wokisme, contre l'immigration, contre ce qu'ils nomment le « remplacement culturel » pendant que le premier continue d'accumuler et que le second continue de s'appauvrir.

Transposée à l'Europe, la thèse de Frank éclaire avec une précision chirurgicale la montée des droites radicales en France, en Italie, en Hongrie ou en Suède. Dans des régions industrielles sinistrées par la désindustrialisation (un processus dont les grandes fortunes ont été les premiers bénéficiaires) les populations se retrouvent soudées par un ressentiment identitaire que des acteurs économiques très puissants ont tout intérêt à attiser. L'immigré devient le bouc émissaire commode d'une souffrance sociale dont les véritables causes sont structurelles et, surtout, profitables à ceux qui la génèrent.

Piketty et la dynamique structurelle des inégalités : quand r>g

Un troisième pilier analytique peut être fourni par Thomas Piketty, dont le monumental Le Capital au XXIe siècle (2013) a renouvelé en profondeur la compréhension des inégalités économiques contemporaines. La thèse centrale de Piketty tient en une formule : lorsque le rendement du capital (r) excède durablement la croissance économique (g), les inégalités patrimoniales s'accroissent mécaniquement et structurellement. Ce n'est pas une anomalie du système capitaliste : c'en est la tendance lourde, seulement temporairement interrompue par les guerres mondiales et les politiques redistributives de l'après-guerre.

Les données historiques compilées par Piketty et son équipe sur plusieurs siècles et de nombreux pays montrent que nous sommes entrés, depuis les années 1980, dans une phase de reconcentration des patrimoines qui rappelle les niveaux de la Belle Époque. La fortune des milliardaires ne s'accroît donc pas parce qu'ils travaillent davantage ou qu'ils innovent plus : elle s'accroît parce que la structure même du capitalisme financiarisé avantage le capital sur le travail.

Ce que Piketty établit vient confirmer ce que nous posons au niveau théorique : l'enrichissement exponentiel d'une minorité repose mécaniquement sur la compression des rémunérations. Chaque point de marge supplémentaire capté par l'actionnaire est, en dernière instance, un salaire non versé ou une cotisation sociale éludée. C'est pourquoi la seule politique fiscale (sous forme d'impôt sur la fortune ou sur les successions) s'avère insuffisante : les grandes fortunes disposent des ressources juridiques et politiques pour en neutraliser les effets, comme le démontrent les scandales successifs des Panama Papers, des LuxLeaks ou des Pandora Papers.

Vers une réforme structurelle : le salaire minimum indexé aux bénéfices

Au-delà du diagnostic, la question de la régulation s'impose. C'est pourquoi nous proposons un salaire minimum interne indexé aux résultats de l'entreprise : c'est-à-dire qu'à bénéfice exceptionnel, rémunération plancher exceptionnelle. Un tel mécanisme permettrait à l'entrepreneur de prospérer sans que cette prospérité se construise sur l'appauvrissement relatif de ses salariés. Il ne s'agit pas d'interdire la création de richesses, mais d'en corriger la distribution à la source, plutôt qu'en aval par la fiscalité.

Certes, sa mise en œuvre soulève des défis techniques considérables : définition du périmètre des bénéfices consolidés, risque d'optimisation comptable, harmonisation européenne nécessaire pour éviter les distorsions de concurrence, protection contre les délocalisations. Mais ces obstacles relèvent de l'ingénierie juridique et fiscale, non d'une impossibilité de principe.

Des dispositifs comparables existent déjà à l'état embryonnaire dans plusieurs législations : participation aux bénéfices en France, Mitbestimmung en Allemagne, représentation salariée dans les conseils d'administration en Scandinavie. Le saut qualitatif consisterait à rendre ce lien automatique, contraignant et proportionnel.

En conclusion, la xénophobie des milliardaires n'est pas un paradoxe : c'est une stratégie. Le prolétariat se bat contre le pauvre étranger tandis que les structures de concentration des richesses demeurent intactes et s'approfondissent. L'historien du temps présent se doit de nommer ces mécanismes avec précision. Comprendre la rationalité cachée derrière l'apparente contradiction des milliardaires xénophobes, c'est se donner les moyens intellectuels d'y résister. Car tant que le peuple regardera vers le bas pour désigner ses ennemis, ceux qui occupent le sommet de la pyramide sociale pourront rester invisibles et poursuivre, sans entrave, l'accumulation de leurs richesses et de leur pouvoir.

Bernard BAMOGO, docteur en histoire moderne et contemporaine

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