Le retard de l'Afrique commence très tôt le matin et se poursuit très tard la nuit

Il est des afropessimismes que l’on s’autorise par amour et non par dépit. C’est de cet espace paradoxal que naît cette réflexion, non pour condamner, mais pour interroger, avec la rigueur de l’historien et la franchise du citoyen engagé, certaines de nos contradictions les plus profondes.


Le retard de l'Afrique commence très tôt le matin et se poursuit très tard dans la nuit
Je me permets donc, momentanément, ce quart-d'heure d’afropessimisme. Non par résignation, mais parce que cet instant de lucidité me semble nécessaire. Car, au fond, je garde un espoir profond dans l’avènement d’une Afrique meilleure.

Parler du retard supposé de l’Afrique, c'est véhiculer une illusion implicite : celle selon laquelle, ailleurs, tout irait nécessairement plus vite, mieux, plus loin. Mais si retard il y a, retard par rapport à quoi exactement ?

Si l’on met de côté le confort matériel (PIB par habitant, infrastructures de transport, accès aux technologies récentes), sur quels critères objectifs et universels fonder ce supposé retard ? Sur la cohésion sociale ? La capacité de destruction d'un pays par la bombe atomique ? D'envahir n'importe quel pays ou d'éliminer physiquement son dirigeant ? La résilience culturelle ? La créativité face à l’adversité ? Sur l’inventivité des solutions locales face aux crises ? Sur bien des plans, les sociétés africaines démontrent des avancées et des forces que d’autres régions ont perdues ou n’ont jamais eues.

Lorsque j'évoque le "retard", je ne parle pas d’une fatalité historique ni d’une incapacité culturelle. Je pointe des attitudes, des priorités collectives et des contradictions structurelles qui freinent, parfois de l’intérieur, la quête réelle d’autonomie et de développement. Ce sont ces blocages quotidiens, ces choix paradoxaux, qui m’interpellent en tant qu’historien, alors même que nous revendiquons autonomie, décolonisation, souveraineté et développement.

Lors de mes recherches doctorales sur la presse jeunesse en Afrique, j’ai été frappé par un témoignage révélateur. La cheffe de rédaction du journal congolais Ngouvou expliquait les difficultés qu’elle rencontrait pour distribuer son journal dans les villages du pays. Les obstacles logistiques étaient nombreux et les circuits de diffusion incertains :

"Combien de fois n'avons-nous pas envié l'efficacité des circuits de distribution de la bière ! Aussi profond que l'on aille dans le pays, dans certains petits villages éloignés, pas toujours aisément accessibles, la seule production venant de Brazzaville ou de Pointe-Noire : la bière !"

C’est là, justement, que je dis, évidemment de manière volontairement provocatrice, que le retard de l’Afrique commence très tôt le matin.

Il commence chaque fois que l’on se réveille sans programme clair pour la journée. Sans anticipation. Sans plan. On vit au jour le jour, porté par les urgences du moment plus que par un projet construit dans la durée.

Encore une fois, cela ne signifie pas que toute existence doive être entièrement programmée. Les animaux de la savane seraient alors les êtres les plus malheureux de l’univers. Mais lorsqu’une société se donne pour référence les pays industrialisés, lorsqu’elle aspire à un certain modèle de développement économique, scientifique ou technologique, elle doit nécessairement organiser son temps autrement.

Structurer ses jours et ses nuits devient alors une condition du progrès collectif. Cela permet de se coucher avec des rêves, mais surtout de se réveiller avec un projet et un plan à exécuter. Quand rêve sans planifier, c'est que l'on dort, on vit dans l'aurore au mieux, sinon dans la nuit profonde de l'inaction. 

Mais il y a peut-être, au-delà de cette question d’organisation du temps, un enjeu plus profond.

L’Afrique doit cesser de copier l’Occident pour redevenir pleinement elle-même, dans une dialectique féconde avec le reste du monde.

Car il ne faut pas oublier une évidence historique : pendant des siècles, les sociétés africaines ont évolué sans référence directe à l’Occident. L’esclavage puis la colonisation ont imposé cette rencontre brutale entre deux univers.

Cette rencontre a profondément transformé le continent. Elle a créé des circulations, mais elle a aussi installé, parfois, l’idée que le progrès consisterait à ressembler toujours davantage à l’Occident.

Il est peut-être temps désormais d’introduire une juste distance dans cette relation.

Non pas pour rompre le dialogue, mais pour l’équilibrer.

Car ce sont justement les différences qui enrichissent le monde. Lorsque chacun veut prendre la place de l’autre, on aboutit à des positions contre-nature, à des imitations maladroites qui diluent ce qui fait notre force unique.

Lorsque chacun veut prendre la place de l’autre, on finit par produire des sociétés en tension avec elles-mêmes, engagées dans un imitationnisme qui ne satisfait personne.

Bernard BAMOGO

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Homo fabulans : l'animal qui tue pour des idées

Ceux qui meurent ne décident pas, et ceux qui décident ne meurent pas

Citoyenneté et religion en Afrique subsaharienne à l’ère du numérique